Être heureux c'est exister au monde

Être heureux c'est exister au monde

D'où proviennent les principales souffrances de nos existences ? D'où tirons-nous cette déconvenue qui nous laisse aux prises avec les affres de la solitude, du manque de repères et du mal-être ? 

Il est vraisemblable que le désir en soit une composante majeure.

Si nous considérons notre vie comme inadéquate, fade, insatisfaisante, incomplète, pénible, déplaisante voire insupportable c'est que nous sous-estimons notre propre existence et par la même nous sous-estimons les autres et tout ce qui compose notre vie.

Cette évaluation pessimiste nous conduit inévitablement à un sentiment de manque. Celui-ci entraîne à son tour en nous de la convoitise. Nous passons donc beaucoup du précieux temps de notre existence à convoiter ce que nous estimons de façon illusoire être un manque.

Il y a besoins et besoins

Certes nous avons des besoins. Ces besoins fondamentaux sont les bases indispensables à notre survie. Mais parvenons-nous encore à distinguer ce qui est besoin fondamental et ce qui est désir irrépressible ?

Si nous nous attardons quelques instants sur les définitions, nous constatons que le besoin est ce dont la non satisfaction menace la vie ou la survie d'un individu.

Stricto sensu, le terme "besoins" fait référence aux besoins dits « naturels » ou «innés ». La division des besoins en « naturels » est cependant sujette à caution. Parler de « besoin vital » est un pléonasme : tous les besoins sont vitaux. Si son absence ne menace pas la vie, il ne s'agit pas d'un besoin !

 On parle alors souvent du besoin comme d'une « tension interne », signe de la conscience d'un manque, qui pousse à chercher de quoi satisfaire le besoin. Cette description semble toutefois centrée sur le besoin humain ou animal. Pourtant, la conscience d'un manque n'est absolument pas nécessaire : on peut avoir des besoins sans ressentir de « tension ».

Une définition élargie serait alors : l'ensemble de tout ce qui apparaît être nécessaire à un être, que cette nécessité soit consciente ou non.

Le besoin, qui apparaissait prioritairement rapporté aux nécessités organiques ou physiologiques peut alors s'étendre à des besoins dont l'insatisfaction ne met pas en péril la vie biologique mais la vie psychique voire spirituelle. Dans ce cadre, la définition du besoin fondamental de l'individu peut alors être "ce qui donne un sens à sa vie".

Dans les sociétés "occidentales" les premiers besoins semblent être: se nourrir, avoir un toit, se vêtir, se maintenir en santé et assurer sa descendance. Leur satisfaction devait, a priori procurer aux individus des sentiments de satisfaction, de paix, de joie et de bien-être. Et pourtant, pour beaucoup d'entre eux, ce n'est pas le cas.

Des besoins d'un degré moins "vital" mais nécessaire semblent partagés par la grande majorité : l'éducation, la justice, la morale et l'appartenance sociale. Il semble, là encore, que la satisfaction de ces besoins n'engendre pour autant un indice de plénitude et de bonheur très élevé.

Il semble donc qu'il ne s'agisse plus de besoins mais de désirs.

Le cours du désir est en hausse constante

Nos sociétés occidentales vivent une inflation galopante et sans limite des envies humaines. Le consumérisme effréné a pour principal rouage de fonctionnement le tour de magie consistant à transformer des aspirations toujours plus superflues en illusions de besoins fondamentaux. La convoitise de ce que l'on n'a pas est devenu la quête principale de l'Homme moderne qui court sans cesse vers l'illusion d'une récompense.

Dès lors, ce que l'on croit être un besoin n'est autre qu'un désir, tentation immuable accrochée à l'obtention d'une satisfaction toujours plus grande. Le désir a ceci de pernicieux qu'il se renouvelle et s'amplifie dès le plaisir atteint. Tel un puits sans fond, il nous place dans une attente qui parfois confine à la détresse. Et c'est là qu'il devient dangereux pour notre équilibre émotionnel et mental. L'attachement des désirs à la réalisation de notre bonheur installe en nous des espoirs disproportionnés et ne peut qu'engendrer une désolation tout aussi disproportionnée. 

L'attachement affectif à la réalisation d'un désir est d'autant plus affligeant qu'il nous réduit à attendre fébrilement de l'extérieur de quoi alimenter notre satisfaction intérieure.

Je ne veux pas dire par là qu'il est souhaitable d'anéantir tout désir en nous, bien au contraire, le désir c'est cet appétit, cet effort, cette puissance qui nous fait chercher , qui nous fait aller plus loin, c'est la flamme de vie de l'humain. Mais, comme le dit B. Spinoza, le désir peut être dangereux s'il est mal orienté. Il faut donc le guider :

" La Raison ne demande rien contre la Nature; elle demande donc que chacun s'aime soi-même, qu'il cherche l'utile qui est sien, c'est à dire ce qui lui est réellement utile, et qu'il désire tout ce qui conduit réellement l'homme à une plus grande perfection."

(L'Ethique,1677).

Et si notre intérieur foisonnait de satisfactions ?

Vouloir trouver à tout prix la gratification à travers les désirs impliquant l'attente d'une manifestation extérieure est une quête inépuisable qui ne peut que semer la frustration, la colère, la honte, la culpabilité et l'anxiété tout au long d'un parcours de vie.

Si nous mettons à profit chaque instant, si nous habitons pleinement chaque moment, nous remarquons avec étonnement la profusion de bienfaits que recèle notre intérieur. Si nous entretenons un lien simple et attentif avec chaque moment, chaque objet du quotidien, chaque fleur, chaque arbre, chaque pierre du chemin, sans en vouloir plus mais en y prêtant une attention toute particulière, nous sommes dans la gratitude et la satisfaction. Si nous faisons taire notre ego pour tourner notre sensibilité sur ce que nous procure le fait d'avoir l'eau chaude au robinet, le chauffage dans la maison ou des vêtements qui nous protègent des intempéries; si nous accordons une attention toute particulière aux personnes que nous croisons, aux personnes avec qui nous travaillons, vivons... nous ne ressentons pas la privation ni le manque mais l'opulence et la satisfaction de nos besoins en bien-être et en amour.

Si nous apprenons à restreindre nos tentations d'acquisition, à nous satisfaire de beaucoup moins, à vénérer le temps investi à la maison, à entretenir de la bienveillance et de la tolérance envers les autres, à repérer les instants de bonheur, à les habiter pleinement et à les faire durer, nous nous ouvrons à un monde de joies et de satisfactions infini. 

Le monde extérieur étant le reflet de notre intériorité et nos émotions profondes le reflet de notre environnement, mettons en commun nos efforts pour contribuer ensemble à la mise au monde d'un modèle différent, en étroite collaboration avec le monde vivant, axé sur la coopération et la complémentarité. Une telle démarche de reconstruction intérieure contribue à favoriser le détachement et le recul vis à vis de nos aspirations irréalisables et irraisonnées et développe collectivement la délicate quête d'une autre forme de bonheur dans la sérénité, la collaboration, la joie et la paix.

" Être vivant dans ce bel univers auto-organisé, participer à la danse de la vie avec nos sens pour la percevoir, nos poumons pour la respirer, et notre chair pour s'en nourrir, tout cela est une merveille, au-delà des mots."

Joanna Macy 


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